Mais aujourd’hui, Holger a trouvé « le » créneau. Dans ce quartier colonisé par les jeunes couples aisés nés de l’autre côté d’un mur désormais virtuel, il fait un carton avec son « Ossiladen » [1], un magasin spécialisé dans les produits de l’ex-RDA et disparus dans le naufrage du pays. Plus garnies qu’au temps d’Erich Honecker, les étagères débordent de cornichons sucrés de la Spree, de Vita Cola, version marxiste du Coca, ou de ces casquettes bleues qu’il y a quinze ans ne portaient que les obéissants petits soldats du régime.
A la recherche d’une identité perdue
Né à Cologne, à une époque où l’Allemagne était deux, Holger n’a pas vraiment d’avis sur cette bouffée de nostalgie qui saisit le pays. Il sait juste que « le business marche bien » et que ses clients « ne sont pas de vieux mouchards de la Stasi en manque de Nudossi » (crème à tartiner à la noisette). Une femme, venue chercher son Super Illu – le magazine des « Ossis » célèbres –, renchérit un brin amère : « Non, ce sont des gens tout à fait normaux qui acceptent mal que l’on ait anéanti leur culture et leur société sous prétexte de réunification. Ce qui est bizarre, c’est que l’Ouest qui, il y a treize ans, n’a rien trouvé de bon à garder chez nous, découvre maintenant que nous avions un patrimoine ».
L’« Ostalgie », comme l’ont baptisée les pros du marketing, touche en effet les habitants de l’Est comme de l’Ouest. Pour les premiers, il s’agit selon le sociologue Gunnar Winkler d’« affirmer une identité commune, inconnue des autres puisque disparue, et renforcée par le statut – très officiel – des nouveaux Länders », les régions de l’Ex-RDA. Et non de revendiquer un attachement à l’un des régimes les plus répressifs du bloc communiste.
Les « Wessis » en revanche se seraient découvert une passion pour l’abominable mousseux « Rotkäpchen » « uniquement par exotisme, par curiosité pour l’ancien mode de vie de leurs frères de RDA ». Les habitants de l’Ouest représentent d’ailleurs plus d’un tiers des clients d’Ossiversand, l’unique société de vente par correspondance spécialisée dans les produits de l’Est. Créée il y a trois ans, cette entreprise installée en Saxe a vu son chiffre d’affaires croître de 300 % en 2002.
Couronné meilleur film allemand de l’année, Good Bye Lenin, sous-titré « la RDA survit dans 79 m² », est le film culte de cette vague puissante. Plus de six millions de spectateurs ont jubilé devant les efforts désespérés d’un fils pour cacher à sa mère cardiaque, tombée brièvement dans le coma pendant la chute du Mur, la disparition de l’Allemagne de l’Est. A l’Ouest, on rigole devant cette comédie parfois triste mais toujours bien tournée. A l’Est, on s’émeut de retrouver la vie du Berlin de la fin des années quatre-vingt, les émissions de la télé unique, les mobylettes pétaradantes, la vacuité des réfrigérateurs et la solidarité dans les sordides HLM. Wolfgang Becker, le réalisateur, n’a pourtant jamais mis les pieds en RDA.
Treize ans après la chute du régime, le temps semble donc venu de regarder la RDA avec décontraction. Les anciens opposants au régime n’y trouvent rien à redire lorsqu’il s’agit de tremper la saucisse dans de la moutarde d’Erfurt ou d’organiser des safaris en Trabant, les inusables deux-temps qui polluent encore les cités de l’Est.
Disneyland du goulag ?
En revanche, certaines initiatives les font grincer des dents. Spécialiste de la production de concert et de comédies musicales, la société Massine projette ainsi l’ouverture, en mai 2004, d’un parc à thème sur la RDA sur un terrain vague de Köpenick, un quartier de l’est du grand Berlin.
Les historiens associés au projet prônent une limitation stricte à l’aspect vie quotidienne : « Si on a l’ambition de montrer la RDA sous un jour politique, alors c’est une autre histoire », explique l’un d’eux.
Les promoteurs se défendent de vouloir « faire un Disneyland sur une société goulag », mais la maquette n’est pas toujours du meilleur goût : après avoir changé 12 euros en marks est-allemands, le visiteur sera conduit dans une Trabant de magasins vides en tavernes à bière en slalomant entre deux pans du Mur, le tout sous le contrôle de douaniers revêches et de policiers patibulaires.
Massine croit au succès de ce voyage au bout de l’ennui. Plus rien n’étonne dans un Berlin qui emballe ses monuments en rénovation dans des draps chantant la gloire du parti unique.
Françoise Chaptal |