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Le nouveau marché des bières identitaires
Alors que les grandes marques ont été soumises a des mouvements de concentration, jusqu’à ne plus avoir de liens avec leur région d’origine, une centaine de petites brasseries ont fleuri dans l’Hexagone en jouant la carte locale.

La nordiste Pelforth chez le néerlandais Heineken, la lorraine Champigneulles dans le groupe britannique Scottish & Newcastle, l’alsacienne Saverne produite par l’Allemand Karlsbrau. La liste est longue, trop longue, des bières fabriquées et commercialisées par ces trois multinationales, qui, avec la belge Stella Artois, contrôlent 90 % du marché français.

Face à la mondialisation du secteur brassicole, les entreprises régionales tentent de résister mais elles ont de plus en plus de mal à tenir le choc. De leur côté, les microbrasseries fleurissent dans l’Hexagone en s’appuyant sur un fort ancrage local.

Tout a commencé il y a trente ans. Jusque-là, la bière est une histoire de dynasties familiales. Les affaires se traitent en petit comité, et les défaillances de l’une ou l’autre sont colmatées par des prises de contrôle de l’aristocratie brassicole régionale.

Le cas le plus exemplaire est celui de l’Alsace, où se trouvait une pléthore de brasseries et de marques en 1970. Cette année-là, BSN (Boussois, Souchon, Neuvesel), qui deviendra Danone en 1994, s’empare de Kronenbourg. En 1987, ce sera au tour d’une autre brasserie alsacienne, Prieur, d’entrer dans le giron de BSN. Danone finira par céder le contrôle de l’ensemble à Scottish & Newcastle en mars de cette année.

Deux ans après le grand tournant, le Néerlandais Heineken s’approprie, en 1972, l’Alsacienne de brasserie, qui regroupe des marques fameuses telles que Mutzig, Perle ou Ancre. La même année, le Sarrois Becker reprend la brasserie de Saverne. Il sera lui-même absorbé par un autre Sarrois, encore plus gros que lui, le groupe Karlsbrau, repreneur aussi de la firme messine Amos. Toutes ces opérations se font, bien évidemment, au nom du principe de la rationalisation, à coups de fermetures, de délocalisations, de disparitions de marques et de suppressions d’emplois.

La dernière opération en date est l’oeuvre de Heineken, qui, après avoir racheté le groupe alsacien Fischer en 1996, vient d’annoncer que la bière Adelshoffen, produite dans l’agglomération de la ville de Strasbourg, sera désormais fabriquée dans... le Pas-de-Calais, à Saint-Omer.

Seuls deux brasseurs indépendants subsistent aujourd’hui en Alsace : Météor, à Hochfelden, et Schutzenberger, à Schiltigheim, tous deux dans le Bas-Rhin

Au bout du compte, seuls deux brasseurs indépendants subsistent aujourd’hui en Alsace. Météor, à Hochfelden (Bas-Rhin) (deuxième dans cette catégorie derrière la coopérative roubaisienne Terken), paraît à l’abri d’une reprise par une multinationale, tant elle semble protégée par un capital familial resserré et un réseau de distribution propre qui devraient la mettre, en principe, à l’abri de l’arbitraire des distributeurs contrôlés par les grands groupes. Il n’empêche qu’elle vient de subir un accident commercial - "maîtrisé", affirme son PDG, Michel Haag - en perdant un marché en Grande-Bretagne, qui représentait 20 % de sa production. Schutzenberger, de Schiltigheim (Bas-Rhin), est la seconde brasserie indépendante en Alsace mais sa situation semble fragile, note L’Alsace dans son édition du 15 avril. Le quotidien de Mulhouse attribue cette fragilité à l’opacité de la "structure capitalistique" de l’entreprise.

A l’évidence, les brasseurs du nord de la France ont mieux résisté au phénomène de concentration. Sans doute parce que la bière est un produit très identitaire pour les Nordistes. Ils ont su, en outre, réagir relativement vite en cherchant des marchés extérieurs, au Royaume-Uni mais aussi en Italie et en Espagne, où les bières fortes sont très appréciées. Toujours est-il que les entreprises de la région ne sont pas moins de neuf à faire partie des douze membres de l’Association des brasseries indépendantes (ABI).

La derrière arrivée est la corse Pietra. La société de Furiani a multiplié par six sa production (13 000 hectolitres l’année dernière) depuis sa création en 1996. Grâce à l’achat de deux nouveaux fermentateurs, elle s’est fixé comme objectif 30000 hectolitres en 2002. 65 % de ses ventes sont réalisées dans l’île, 25 % sur le continent et 10 % sont exportées vers l’Italie, l’Espagne, la Suisse et les Etats-Unis.

M. Haag, actuel président de l’ABI, reconnaît la valeur de la performance de Pietra. Pour justifier l’adhésion de la société corse à l’association, lui permettant ainsi de rejoindre la cour des grands de la tradition brassicole, il dit simplement : "C’est désormais une vraie brasserie."

A dire vrai, le cercle des brasseries indépendantes s’est restreint depuis la création de l’ABI en 1977, année où l’association comptait une vingtaine de membres. La nécessité de lutter contre les concentrations, acceptées, sinon encouragées, par les milieux gouvernementaux, explique la naissance de cette organisation. M. Haag se souvient des déclarations, datant d’un an plus tôt, de Jean Tiberi, qui était à l’époque secrétaire d’Etat aux industries agroalimentaires dans le gouvernement de Jacques Chirac. M. Tiberi aurait dit : "La France compte trois ou quatre grands brasseurs pleins d’avenir et une ribambelle de petits brasseurs folkloriques prêts à disparaître" "Ce fut le déclic, affirme le président de l’ABI, alors on a pris la mouche et on a créé l’association."

Même si la plupart des "ABistes" sont membres des Brasseurs de France, qui regroupent les quatre grands groupes qui opèrent dans l’Hexagone, ils ne sont pas dupes pour autant. "Ils ne nous veulent pas de mal, mais c’est leur système qui nous veut du mal en raison de la spirale vertueuse du marketing", commente M. Haag. "Aussi longtemps qu’ils gagneront de l’argent, ils ne nous embêteront pas", conclut le président de l’ABI sur ce point.

Pierre Tourrette, président des Brasseurs de France, répond de manière consensuelle : "Les brasseries régionales font de très bons produits originaux et, pour cette raison, elles ont toute leur place dans le paysage brassicole."

Tous deux se veulent très amènes à l’égard des microbrasseries (entre 1000 et 5 000 hectolitres par an), dont le phénomène, né il y a une quinzaine d’années un peu partout dans le monde, a généré une centaine de productions françaises, notamment en Bretagne. "Elles animent le marché de la bière", disent-ils en choeur.

Mais M. Haag introduit un bémol dans ses propos : "Il faut que ces brasseurs soient sérieux pour garder l’image de qualité attachée au produit." Comme si le président de l’ABI nourrissait le secret espoir que certains d’entre eux reproduisent le parcours de Pietra. Les "ABistes" ont tellement besoin d’augmenter l’effectif de leurs troupes !

Marcel Scotto

Le Monde - 10 juin 2000
 
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