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GBA : quand la bière coulait à flot

Une exposition sera bientôt consacrée à la Grande Brasserie Ardennaise, au château fort de Sedan. Philippe Jean, qui fut le dernier patron de la GBA, se souvient pour nous. La nostalgie était forcément au rendez-vous.

« Moi de toute cette « aventure », je ne garde que des bons souvenirs à l’exception de l’année 79. En fait, j’ai pris la tête de l’entreprise au moment où sa disparition était devenue inéluctable. Sans doute l’année la plus pénible de ma vie après tout ce que j’avais vécu de positif dans cette boutique où l’on avait l’impression de travaillér au sein d’une grande famille ». Philippe Jean ne manque pas de modestie. Il a fait ce qu’il a pu avec des moyens qu’on ne lui accordait plus. La GBA, située à l’époque au niveau du parking du centre Leclerc, il l’a connue bien avant d’en être nommé le directeur, puisqu’il y fit ses premières armes en 1956 aux services techniques. Natif de la Meuse, Philippe Jean vit le jour à Vaucouleurs. Comme un fait exprès, il y avait une brasserie là-bas. Avant 1921, le patron en était M. Maurice Jasson. Puis ce fut le père de Philippe qui reprit le flambeau.

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Philippe Jean a été le dernier patron de la Grande Brasserie Ardennaise

L’avenir du gamin semblait tout tracé. Une fois son certificat d’études en poche, il poursuivit ses études à Nancy, où il entra dans une école de. brasserie bien sûr : « J’en suis sorti avec le diplôme de maître brasseur. J’ai fait quelques stages en Allemagne et en Angleterre, puis j’ai trouvé une place de contremaître à la Brasserie du Ménil, à Paris. Mais, je ne sentais pas d’avenir à cette « maison ». C’est alors que j’ai rencontré Michel Jasson. Son père avait créé la fameuse GBA de Sedan en 1921, après avoir quitté Vaucouleurs, et, fort logiquement Michel avait pris la suite. ».

Révolution du savoir faire

En fait, la GBA est née de 17 petites brasseries sinistrées qui ont chacune apporté leur pierre à la création de cette société emblématique de Sedan. Une production qui venait s’ajouter à celle du textile et du chocolat. Certes, il restait encore quelques petites entreprises familiales dans le département. Mais de 182 avant la guerre, capables de produire 500.000 hectolitres à l’année, la production avait chuté de façon inquiétante et la bonne vieille « bibine » traditionnelle, ne correspondait plus vraiment à l’attente du client. La GBA n’allait pas tarder à répondre à la demande des amateurs de bière. Fini les recettes ancestrales qui ne donnaient pas forcément le même résultat d’un brassage à l’autre. Pour ne rien arranger, le matériel était dépassé et les conditions d’hygiène parfois douteuses. La pasteurisation, on ne connaissait pas. Avec la GBA, on allait révolutionner le savoir-faire brassicole dans tout le département, et même bien au-delà.

Les fameuses kermesses

Au total, ils furent bientôt 170 employés à s’activer autour des brassins. Plus de 250 salariés si on y ajoute les dépôts de la région : « Tous produits confondus, c’est à dire bières et sodas, il sortait de chez nous 250.000 hl à l’année. Et rien qu’en bière, 170.000 hl ». Qui ne se souvient pas de l’excellente Cervesia ? ou de la non moins succulente « Prince’s beer » ? (Attention, il ne fallait point trop abuser de cette bière spéciale qui titrait 6,5°. Au bout de trois, toute la tablée se mettait à chanter. Ah pour sûr, elle faisait son effet la « bougresse ! Il y avait aussi la « Prince’s scotch », la « Prince’s Stout », et l’« Arden Brau » (une brune).

Bref, il y avait de quoi boire juqu’à plus soif lors des fameuses kermesses de la bière, où à chaque fois une vedette était invitée. On vit Sim, Jacques, Martin, Claude Fançois, ou encore Antoine à l’occasion du cinquantenaire de la GBA. Toute une époque qui allait bientôt prendre fin. Dès 1967 des pourparlers étaient entrepris avec le groupe Belge Artois, de Louvain. Ca sentait le roussi. La brasserie Sedanaise arrêta sa fabrication en 1979. L’« Ogre » Belge avait eu raison de la GBA, qui, financièrement, n’avait plus les reins assez solides pour faire face à la concurrence d’Outre-Quievrain. Bien d’autres brasseries françaises allaient également disparaître. La « grande famille » s’était transformée, en l’espace de quelques années en un groupe d’orphelins. La grande majorité des cafetiers sedanais allaient regretter leur GBA pendant des années. Certains la regrettent encore.

Une dernière année éprouvante

Philippe Jean, qui avait tant aimé cette brasserie, qui exportait ses produits jusqu’au Viet-Nam, avoue avoir eu le mauvais rôle en 1979, lorsqu’il dut annoncer la fermeture imminente de la Brasserie.

« La société avait été rachetée par les Belges et je ne pouvais qu’exécuter ce qu’ils me demandaient, c’est-à-dire annoncer la fermeture imminente de la boutique. Au départ, les Belges avaient envoyé quelqu’un de chez Artois, M. Cryns, et puis, un matin on l’a retrouvé mort d’une crise cardiaque, dans son lit, à l’hôtel. Avec d’autres représentants de la direction, j’ai dû faire face à pas mal d’ouvriers en colère. Je les comprenais, mais, je ne pouvais rien pour eux. J’ai été séquestré trois fois, ma voiture a également été déteriorée. On a été canardé à coup de canettes alors qu’on s’étaient réfugiés avec deux collègues dans la conciergerie. Les gars distribuaient la bière gratuitement en ville.

Tout ça s’est fait dans la douleur. Mais, comme je vous l’ai dit, je les comprennais, ils y tenaient tellement à leur outil de travail. La GBA, c’était l’image de Sedan. On était connu dans toute la France. Il faut dire qu’on ne lésinait pas sur la pub, à travers des distributions, de calendriers, de sous-bock, de plaques métalliques, de cartes de vœux, de slogans publicitaires sur disques diffusés lors des matches. On avait des dépôts un peu partout en France. On participait même à la foire de Paris. J’ai même une anecdote : deux régiments de hussards parachutistes avaient fait étape durant un an au 12e Chasseur, ils adoraient notre bière. Ensuite, ils ont été mutés à Tarbes, éh bien, ils nous ont aussitôt passé commande pour continuer à déguster notre bière. Et Dieu sait, qu’ils en buvaient. ».

L’Union - 24 novembre 2004
 
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